
La visite d’un glacier mourant n’est plus une simple attraction, mais une confrontation directe avec les risques émergents de sa décomposition.
- La sécurité n’est plus seulement une question d’équipement, mais de compréhension des nouveaux dangers liés à la glace instable, aux chutes de pierres et aux lacs glaciaires imprévisibles.
- Le débat éthique dépasse le simple fait d’y aller ou non ; il s’agit d’adopter une posture de « tourisme-témoin », centré sur l’observation et la compréhension plutôt que sur la consommation d’un paysage.
Recommandation : Aborder toute excursion glaciaire non pas comme un exploit, mais comme une opportunité d’apprendre à lire les signes d’un écosystème en mutation et de témoigner de son état.
L’image d’un glacier a longtemps évoqué une majesté éternelle, une force brute et pure de la nature. Pour l’aventurier, c’est un terrain de jeu fascinant, un défi à relever. Pourtant, cette image se fissure. Aujourd’hui, le mot « glacier » est presque indissociable de sa propre disparition. Face à ce constat, une double angoisse émerge pour le passionné de montagne : la peur de contribuer, par sa simple présence, à la dégradation d’un milieu fragile, et l’inquiétude grandissante face à une sécurité qui n’est plus acquise sur ces géants moribonds.
Les réponses habituelles, bien que fondées, semblent désormais insuffisantes. On nous répète qu’il faut être accompagné d’un guide professionnel et privilégier un « tourisme responsable ». Ces conseils sont des prérequis indispensables, mais ils éludent la question de fond. Le changement climatique ne fait pas que réduire la taille des glaciers ; il modifie leur comportement, leur structure interne, et crée des dangers qui étaient hier encore marginaux. La glace elle-même change de nature, devenant moins prévisible.
Mais si la véritable clé n’était pas de se demander s’il faut y aller, mais plutôt *pourquoi* on y va et *comment* on y va ? Cet article propose de dépasser le dilemme binaire. En tant que glaciologue, je vous invite à considérer la marche sur un glacier non plus comme une simple randonnée, mais comme la lecture active d’un écosystème en fin de vie. Il s’agit de comprendre sa dynamique de décomposition pour évaluer les risques réels et d’interroger notre rôle, non pas en tant que simples touristes, mais en tant que témoins d’une transformation planétaire majeure.
Nous allons d’abord décrypter les mécanismes qui accélèrent la fonte de ces géants. Ensuite, nous aborderons les aspects techniques et sécuritaires profondément modifiés par ce phénomène, avant de nous pencher sur le dilemme éthique du « tourisme de la dernière chance » et l’impact de nos activités. Cet itinéraire a pour but de vous armer de connaissances, afin que votre prochaine confrontation avec un glacier soit une expérience éclairée et consciente.
Sommaire : Comprendre la réalité des glaciers à l’heure du changement climatique
- Pourquoi les glaciers norvégiens reculent-ils plus vite ces dix dernières années ?
- Comment marcher avec des crampons sans se blesser les mollets ?
- Nigardsbreen ou Briksdalsbreen : quel glacier offre encore une expérience immersive ?
- L’erreur fatale de s’approcher du front de glace sans guide
- Combien d’années reste-t-il avant que ces glaciers ne soient plus visitables ?
- Pourquoi les vallées sont-elles en forme de U et non de V ?
- L’erreur de jugement sur les névés durcis qui deviennent des toboggans mortels
- Pourquoi les fumées des paquebots menacent-elles l’écosystème de Geiranger ?
Pourquoi les glaciers norvégiens reculent-ils plus vite ces dix dernières années ?
Le recul des glaciers n’est pas un phénomène nouveau, mais son accélération fulgurante est l’un des marqueurs les plus visibles du réchauffement climatique. Qu’ils soient en Norvège ou dans les Alpes, les glaciers subissent un déséquilibre massif entre l’accumulation de neige en hiver et la fonte estivale. Le problème est que la saison de fonte s’allonge et s’intensifie. Comme le souligne le glaciologue Antoine Rabatel, « avec l’augmentation des températures, la période de fonte s’allonge de plus en plus [plus tôt au printemps et plus tard à l’automne], et s’intensifie une partie de l’été avec les canicules ». Ce phénomène transforme radicalement le bilan de masse annuel des glaciers, qui devient chroniquement négatif.
En France, la Mer de Glace sert de laboratoire à ciel ouvert pour observer cette dynamique. Depuis 1880, ce glacier emblématique a perdu environ 300 mètres d’épaisseur et son front a reculé de 2,7 kilomètres. Cette tendance s’est brutalement accélérée, avec un retrait de 30 à 40 mètres par an ces dernières années. C’est la conjonction de températures estivales plus élevées et de précipitations hivernales parfois insuffisantes qui condamne ces géants de glace. La chaleur n’agit pas seulement en surface ; elle s’infiltre dans les crevasses, lubrifie la base du glacier et accélère son glissement vers l’aval, où la fonte est encore plus rapide.
Les projections scientifiques sont sans équivoque. Pour les Alpes françaises, les scénarios les plus pessimistes, qui s’avèrent malheureusement de plus en plus réalistes, sont alarmants. Selon les projections des glaciologues de l’université Grenoble Alpes, près de 80% du volume de glace actuel sera perdu d’ici 2100. Cette perte massive n’est pas qu’un chiffre ; elle signifie la disparition d’une réserve d’eau douce cruciale, la modification profonde des paysages et l’augmentation des risques naturels en montagne.
Comment marcher avec des crampons sans se blesser les mollets ?
La marche avec crampons sur un glacier a toujours exigé une technique spécifique. Traditionnellement, sur une glace vive et solide, la technique dite « française » des « 10 pointes » permet d’économiser de l’énergie en gardant le pied à plat. Cependant, la nature même de la glace a changé. Sur un glacier en fonte, la surface est souvent une mosaïque de glace vive et cassante, de zones de glace « en sorbet » gorgée d’eau, et de portions couvertes de débris. Cette hétérogénéité rend la progression plus complexe et plus exigeante physiquement et mentalement. La question n’est plus seulement de ne pas se blesser les mollets, mais d’adapter sa technique à une surface imprévisible.
Sur ces surfaces instables, la technique de marche « en canard » ou « en V » (pieds ouverts à 10h10) devient primordiale pour assurer une meilleure stabilité, même si elle sollicite davantage les muscles des mollets et des adducteurs. Il est crucial d’attaquer la glace franchement pour que les pointes avant mordent correctement, mais sans donner de coup de pied qui pourrait fragiliser une glace déjà précaire. L’écoute des bruits de la glace devient un sens à part entière : un son creux peut indiquer une cavité sous-jacente, tandis qu’un craquement doit alerter sur une possible fracture.

L’adaptation ne s’arrête pas à la technique de marche. La vigilance doit être constante. Il faut vérifier régulièrement l’adhérence des pointes et s’assurer qu’aucune boule de neige ou de glace ne se forme sous les crampons (le « bottage »), annulant leur efficacité. La gestion de l’effort est aussi une clé : une fatigue excessive diminue la lucidité, essentielle pour repérer les autres dangers. C’est pourquoi un bon entraînement physique en amont est plus que jamais nécessaire pour supporter la charge physique et mentale de la progression sur un glacier moribond.
Plan d’action : Votre checklist pour le cramponnage sur glace en décomposition
- Analyser la qualité de la glace : Apprendre à distinguer visuellement la glace vive (bleutée, dure) de la glace « en sorbet » (blanche, poreuse) pour adapter l’ancrage de vos pas.
- Maîtriser plusieurs techniques : S’entraîner à alterner entre la marche à plat, la technique des pointes avant dans les pentes raides, et la marche « en canard » sur les surfaces meubles.
- Écouter activement : Prêter une attention constante aux sons de la glace sous vos pieds (craquements, bruits d’eau) pour détecter les zones de faiblesse.
- Vérifier l’adhérence : Contrôler fréquemment l’état de vos crampons, s’assurer qu’ils ne « bottent » pas et que les pointes pénètrent efficacement la surface.
- Gérer sa charge mentale : Rester concentré sur la progression immédiate tout en gardant une conscience périphérique des dangers environnants (chutes de pierres, autres cordées).
Nigardsbreen ou Briksdalsbreen : quel glacier offre encore une expérience immersive ?
Le choix d’un glacier à visiter, que ce soit en Norvège avec des sites comme Nigardsbreen ou en France avec la Mer de Glace, soulève une question fondamentale : quelle expérience vient-on chercher ? L’immersion dans une nature sauvage et puissante, ou le spectacle d’un géant en train de mourir ? Les offices de tourisme norvégiens mettent souvent en avant l’expérience d’une nature grandiose, tandis que la visite de la Mer de Glace est de plus en plus présentée, consciemment ou non, comme un « tourisme de la dernière chance ». Cette différence d’approche est révélatrice de notre rapport ambigu à ces environnements.
La descente vers la Mer de Glace depuis la gare du Montenvers est à ce titre emblématique. Les 580 marches installées pour compenser le recul du glacier, avec les panneaux indiquant le niveau de la glace au fil des décennies, transforment la visite en un véritable pèlerinage mémoriel. L’expérience immersive est moins dans le contact avec la glace que dans la confrontation visuelle avec l’ampleur de sa disparition. En Norvège, l’accès à certains fronts glaciaires, comme à Briksdalsbreen, se fait via des « Troll-cars », des véhicules électriques qui facilitent l’accès tout en tenant les visiteurs à distance du front actif, pour des raisons de sécurité évidentes.
Cette mise en scène du recul pose une question éthique centrale, formulée par des chercheurs dans une étude sur le tourisme au Montenvers :
Est-ce que la visite d’un glacier en disparition favorise une prise de conscience des enjeux du changement climatique et, à posteriori, engage un comportement pro-environnemental ?
– Chercheurs étude Montenvers, Tourisme en Transition – Étude sur le tourisme de la dernière chance
La réponse n’est pas évidente. Si elle peut choquer et marquer les esprits, cette forme de tourisme peut aussi engendrer un sentiment d’impuissance ou, pire, une forme de consommation morbide du désastre. L’expérience la plus « immersive » n’est peut-être plus celle qui nous amène au plus près de la glace, mais celle qui nous fait le mieux comprendre l’ampleur de la transformation en cours, comme le montre la comparaison des approches.
| Critère | Mer de Glace (France) | Glaciers Norvégiens |
|---|---|---|
| Accessibilité | Train du Montenvers + 580 marches | Troll-cars nécessaires |
| Visiteurs/an | 350 000 | Variable selon site |
| Message touristique | Tourisme de la dernière chance | Expérience immersive nature |
| Impact visible | Recul de 129m en 30 ans | Recul accéléré similaire |
L’erreur fatale de s’approcher du front de glace sans guide
S’approcher d’un front glaciaire, cette falaise de glace où le glacier vêle ou fond, est l’une des erreurs les plus dangereuses que l’on puisse commettre en montagne aujourd’hui. Avec la fonte accélérée, ces fronts sont devenus extrêmement instables. L’image d’un bloc de glace se détachant et tombant dans un lac ou sur le sol n’est que la partie la plus spectaculaire du danger. Le vrai risque, souvent invisible, est la chute de pierres continue. En fondant, la glace libère les rochers qu’elle tenait prisonniers depuis des siècles. Ces rochers, déstabilisés, peuvent tomber à tout moment, sans avertissement.
Le documentaire sur l’expédition du youtubeur Seb au Kirghizistan illustre parfaitement ce danger mortel. Confronté au glacier Inylchek, il prend conscience que le danger principal n’est pas la crevasse, mais l’instabilité permanente des parois. Comme le résume un membre de l’expédition, « une chute de pierres, t’es mort ». Cette menace est d’autant plus sournoise qu’elle peut se produire par grand beau temps, lorsque la chaleur accélère la fonte. Le front d’un glacier actif est une zone de guerre où la glace et la roche sont en mouvement constant. S’y aventurer sans la connaissance d’un guide expert des conditions locales est un pari insensé.

Un autre danger majeur est la formation de lacs proglaciaires instables. La fonte crée des poches d’eau au pied ou même sur le glacier. La rupture soudaine de la moraine ou du barrage de glace qui retient ce lac peut provoquer une inondation catastrophique en aval, emportant tout sur son passage. Le lac Merzbacher, également au Kirghizistan, est un exemple célèbre de ce phénomène, se vidant brutalement chaque année. Rester en contrebas d’un front glaciaire, même à distance, expose à ce risque d’inondation soudaine.
Combien d’années reste-t-il avant que ces glaciers ne soient plus visitables ?
La question n’est pas de savoir si les glaciers alpins vont disparaître, mais à quel rythme et sous quelle forme. Les projections scientifiques, basées sur les scénarios climatiques, permettent d’esquisser un futur sombre. Pour un glacier comme la Mer de Glace, une étude de 2019 prévoit une disparition quasi complète d’ici 2100 dans les scénarios les plus pessimistes, qui sont malheureusement ceux vers lesquels nous nous dirigeons. Le terme « visitable » deviendra alors obsolète ; il n’y aura plus qu’un champ de cailloux et quelques plaques de glace résiduelle dans les zones les plus abritées et les plus hautes.
Cependant, la fin ne sera pas un simple fondu au noir. La mort d’un glacier est un processus complexe de désintégration. L’ingénieur de recherche Christian Vincent, spécialiste des glaciers, décrit une étape intermédiaire cruciale. Dans les prochaines décennies, il est probable que le glacier de la Mer de Glace se scinde en plusieurs morceaux. Il explique : « il est projeté que le glacier de la mer de Glace se scinde en deux, laissant une zone de glace stagnante à l’aval de cette rupture de pente ». Ces zones de « glace morte », déconnectées du flux principal, fondront sur place, recouvertes d’une épaisse couche de rochers (la moraine) qui les isolera thermiquement et ralentira leur fonte finale.
La notion de « visitabilité » va donc radicalement changer. Marcher sur un glacier ne signifiera plus évoluer sur une vaste étendue de glace vive, mais plutôt naviguer sur un terrain chaotique de roches et de glace mêlées. La progression deviendra techniquement plus difficile et moins esthétique au sens classique du terme. L’accès même à la glace deviendra un enjeu majeur. On n’atteindra plus le glacier, on descendra vers ses restes. L’expérience ne sera plus celle d’une conquête, mais celle d’une archéologie du présent, à la recherche des vestiges d’un monde disparu.
Pourquoi les vallées sont-elles en forme de U et non de V ?
Observer un paysage de montagne, c’est lire une histoire écrite par la glace sur des millions d’années. La forme caractéristique des vallées glaciaires, en auge ou en « U », est la signature la plus évidente du passage d’un glacier. Contrairement à une rivière, qui creuse un chenal étroit et profond en forme de « V » par érosion verticale, un glacier se comporte comme un gigantesque rabot. Il occupe toute la largeur de la vallée et érode aussi bien le fond (surcreusement) que les flancs (ombilics glaciaires). Cette action d’érosion massive sur les côtés est ce qui donne aux vallées leur profil évasé et leurs parois quasi verticales.
Aujourd’hui, alors que les glaciers se retirent, ils laissent derrière eux un paysage nu qui nous permet de déchiffrer leur travail passé. Apprendre à lire ces indices transforme une simple randonnée en une leçon de géologie. Voici quelques éléments clés à identifier :
- Les moraines latérales : Ce sont les crêtes de roches et de débris que le glacier a poussées sur ses côtés. Leur hauteur témoigne de l’épaisseur passée de la glace. En France, la Mer de Glace a connu une diminution d’épaisseur de 200 mètres en un siècle à certains points de mesure, ce qui est visible en comparant le niveau actuel et les anciennes moraines.
- La moraine frontale : C’est l’amas de débris déposé à l’extrémité du glacier lors d’une phase de stabilité ou de recul lent. Elle marque la position maximale atteinte par le glacier à une époque donnée.
- Les roches moutonnées : Ce sont des affleurements rocheux polis et striés par le passage de la glace et des pierres qu’elle charriait. Les stries indiquent la direction de l’écoulement du glacier.
- Les torrents proglaciaires : Ces cours d’eau laiteux, chargés de fines particules de roche (la « farine de glacier »), sont l’exutoire du glacier. Ils sont le signe le plus visible de la fonte active.
En comprenant ces éléments, le paysage prend un tout autre sens. La vallée en U n’est plus un simple décor, mais la preuve tangible de la puissance d’un agent de modelage qui, aujourd’hui, a perdu la quasi-totalité de sa force et se retire, laissant ses cicatrices à l’air libre.
L’erreur de jugement sur les névés durcis qui deviennent des toboggans mortels
En haute montagne, tous les dangers ne sont pas spectaculaires. L’un des plus sous-estimés est le névé, cette plaque de neige ancienne qui persiste tard dans la saison. Au printemps ou en début d’été, un névé peut sembler être un raccourci pratique, une pente douce et facile à traverser. C’est une erreur de jugement potentiellement fatale. Sous l’effet des cycles de gel et de dégel, la surface de ces névés peut devenir extrêmement dure, comme du béton. Une simple glissade sur une telle surface est impossible à arrêter sans un piolet et la maîtrise des techniques d’arrêt. La pente se transforme alors en un toboggan mortel qui peut vous précipiter sur des barres rocheuses des centaines de mètres plus bas.
Cette sensibilité aux conditions changeantes est exacerbée sur un glacier en fonte. L’apprentissage se fait souvent sur le terrain, dans la douleur. Lors de son expédition au Kirghizistan, Seb et son équipe ont fait l’expérience cruciale d’écouter la glace. Un simple « plic ploc », le bruit d’une goutte d’eau, est devenu pour eux le signal annonciateur d’une possible chute de pierres, car l’eau de fonte déstabilise les roches emprisonnées dans la glace. Comme ils l’ont appris, « un plic ploc n’a jamais été aussi fatal ». Cette hyper-vigilance aux détails, aux sons et aux textures de la glace et de la neige est la nouvelle condition de la sécurité.
Le réchauffement climatique rend les conditions plus extrêmes et plus changeantes. Une pente de neige qui était sûre le matin peut devenir un piège l’après-midi. La connaissance du terrain et la capacité à interpréter les signes subtils de danger sont donc bien plus importantes que la simple force physique. Comme le rappelle Hugo Jomier, glaciologue qui accompagnait l’expédition, la situation est critique à l’échelle mondiale. Selon lui, « la moitié des glaciers du monde pourrait disparaître d’ici 2100 », une affirmation qui souligne que les dangers que nous décrivons ne feront que s’amplifier dans les décennies à venir.
À retenir
- Les risques en milieu glaciaire ont évolué : au-delà des crevasses, l’instabilité des fronts, les chutes de pierres et la nature imprévisible de la glace sont les nouveaux dangers majeurs.
- L’éthique du tourisme glaciaire se déplace de la question « faut-il y aller ? » à « comment y aller ? », en privilégiant une posture de témoin éclairé plutôt que de consommateur.
- La sécurité repose de plus en plus sur la capacité à « lire » le paysage et à interpréter les signes subtils de la décomposition d’un glacier (bruits, textures, état de la neige).
Pourquoi les fumées des paquebots menacent-elles l’écosystème de Geiranger ?
L’impact du tourisme sur les glaciers ne se limite pas au piétinement. Il est aussi, et surtout, lié aux transports utilisés pour accéder à ces sites reculés. Le fjord de Geiranger en Norvège, avec ses paquebots de croisière majestueux, est un cas d’école. Les fumées émises par ces navires, chargées de particules fines et de suie (le « carbone noir »), se déposent sur les glaciers environnants. Ce dépôt a un effet dévastateur : il réduit l’albédo de la neige et de la glace. L’albédo est la capacité d’une surface à réfléchir la lumière du soleil. Une surface blanche comme la neige fraîche a un albédo très élevé et renvoie la majorité de l’énergie solaire. En la recouvrant d’une fine couche sombre, les particules de suie font qu’elle absorbe davantage de chaleur, ce qui accélère sa fonte de manière significative.
Ce phénomène n’est pas propre aux fjords norvégiens. Dans les Alpes, la vallée de l’Arve, qui mène au Mont-Blanc, est l’une des plus polluées de France en raison du trafic routier intense et du chauffage au bois. Le documentaire « Il Faut Sauver Les Alpes » montre comment cette pollution atmosphérique locale a un impact direct et mesurable sur les glaciers du massif. Les particules se déposent en altitude et contribuent, au même titre que la hausse des températures, à la fonte accélérée. Le paradoxe est cruel : les moyens de transport que nous utilisons pour venir admirer ces paysages contribuent directement à leur destruction.

Cette réalité nous oblige à repenser entièrement la notion de « tourisme durable ». Il ne suffit pas de ne laisser aucune trace de son passage sur le glacier. L’impact se joue bien en amont, dans le choix du mode de transport. Le tourisme génère une empreinte carbone considérable, et le transport aérien en est le principal responsable. Bien que les données précises sur les croisières soient spécifiques, on sait par exemple que le transport aérien représente à lui seul une part massive des émissions. Le problème est systémique et dépasse largement le cadre de la seule randonnée glaciaire.
Pour que votre prochaine sortie en montagne ne soit pas un simple voyage mais un témoignage éclairé, l’étape suivante consiste à vous former à la lecture des paysages glaciaires et à choisir des opérateurs qui partagent cette vision éducative, transformant chaque excursion en une leçon sur la fragilité de notre environnement.